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La Tunisie : est-ce l’hirondelle qui annonce le printemps arabe?

Analyse n°113 de CPCP - février 2011 Citoyenneté et Participation


Depuis quelques semaines, les immolations ou les tentatives d’immolation se multiplient dans le monde arabe, du Yémen, dans la Péninsule arabique, à l’Est, à la Mauritanie, à l’Ouest. On connaissait déjà le phénomène "kamikaze" par lequel quelqu’un se donne la mort en tuant. Mais l’immolation de protestation est un phénomène inédit dans les pays arabes. Dépourvu de toute signification "religieuse" ou "sacrificielle", le geste se veut plutôt une prise de parole, un acte posé pour dire "assez" ou pour dire "non". Il ne peut être dès lors apparenté à une forme de "djihad" pour une quelconque "cause", ni, a fortiori, à un simple "suicide". Ces jeunes arabes qui s’immolent cherchent, avant tout, à mettre leur désespoir en scène. Peut-être, pensent-ils, par un effet de ricochet, éveiller leurs propres peuples respectifs et les mettre en marche, à l’instar de ce jeune tunisien de Sidi Bouzid, qui s’est immolé, le 17 décembre 2010, déclenchant ce tremblement de terre politique en Tunisie qui a fini par emporter le régime tout entier.

Dans tous les pays arabes, désormais, la Tunisie est dans "les têtes". Les manifestations se multiplient, menées souvent par des jeunes. Les régimes tentent de les étouffer dans l’œuf. Certaines manifestations ont été jusqu’ici contenues, voire matées, grâce à une police aguerrie. Mais les régimes sont aux abois et ils tremblent car ils sentent que leurs peuples trépignent d’impatience et sont à bout de nerfs. Pour les régimes arabes, le rêve tunisien est un cauchemar. Aussi se sont-ils empressés de lâcher un peu de lest : subventions aux denrées de première nécessité (Algérie), baisse du prix du carburant (Syrie), augmentation des retraites (Jordanie), distribution de "cash" (4 milliards de $ au Koweït), promesse libyenne de débourser 25 milliards de dollars pour construire des logements et subventionner les denrées de première nécessité, ordre donné aux ministères égyptiens d’engager immédiatement les 795 ingénieurs sortis des facultés d’ingénierie pétrolière, etc.

Mais le mal est structurel : il est en partie lié à la "vie chère" et l’érosion du pouvoir d’achat par l’inflation, mais surtout à une "fatigue générale" des peuples arabes (dont plus de 50 % ont moins de 20 ans), de leurs régimes vieillissants et corrompus qui, non seulement ont fait voler en éclats le rêve de "sauver la Palestine" des griffes de l’occupation, mais surtout se sont révélés politiquement ineptes et économiquement incapables de nourrir leurs populations et de leur offrir un meilleur horizon.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que la Tunisie soit désormais "dans la tête de tous les Arabes" : le drapeau tunisien est brandi par les manifestants dont certains scandent "nous sommes tous des Tunisiens" ou "la Tunisie est la solution" (Tunis hiya al-Hal). Quant aux intellectuels et défenseurs des droits de l’homme, ils n’hésitent plus à parler de "paradigme tunisien", commencent à rêver d’un effet "contagion" à toute la région arabe, et forgent un nouveau terme : tawnassat al arab (la tunisianisation des arabes). Ce n’est donc pas un hasard si plus de 2.200 intellectuels et activistes arabes ont signé "l’Appel de Casablanca", rendu public le 27 janvier 2011, et appelant à la démocratie et au respect des Droits de l’Homme.

Mais est-ce envisageable ? Est-ce possible ? Théoriquement c’est possible, puisque beaucoup de pays arabes souffrent des mêmes maux : le manque (de liberté et d’emploi) et la peur (du contrôle, de la répression, de la torture, de l’exil). Des révolutions semblables éclateront sous l’impulsion des jeunes, sans doute. Mais la réaction des régimes, le rôle des armées, le comportement des partis d’opposition donneront à ces révolutions "une coloration locale". En effet, si les pays arabes partagent les mêmes problèmes, dans la réalité, les choses sont plus complexes et diverses, rendant la révolution tunisienne (toujours en cours) originale et sui generis. Pourquoi ?

Pour répondre à cette question, il faut bien identifier le faisceau de facteurs et d’acteurs qui a permis de chambouler le paysage politique tunisien et conduit à abattre le régime tyrannique de Ben Ali. En effet, lors qu’il est question de comparaison, il ne faut jamais perdre de vue qu’on est en face d’un pays maghrébin qui a des particularités propres en termes géographiques, historiques, démographiques, économiques, sociaux, politiques et géopolitiques.

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