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La question des inégalités scolaires en Belgique : le cas de Teach For Belgium

Étude n°32 de Axel Winkel - novembre 2020 Famille, Culture et Éducation


Teach For Belgium (nous utiliserons l’abréviation "TFB") a été créé en 2013. Cette ASBL veut lutter contre les inégalités scolaires. TFB n’est pas un projet unique et isolé. L’ASBL fait en réalité partie d’un réseau international nommé Teach For All (et dont l’organisation mère est Teach For America). Le réseau est aujourd’hui présent dans près de 53 pays à travers le monde. On y retrouve Teach For Ukraine, Teach For Portugal, Teach For Vietnam, Teach For Liberia, Enseña Chile, Enseña Uruguay, Enseña por México… L’objectif de ces organisations est toujours le même : lutter contre les inégalités scolaires. Le moyen aussi : recruter des diplômés, les former et les envoyer dans les écoles les plus défavorisées. L’objectif est ambitieux et louable. La Belgique connaît en effet un système scolaire particulièrement inégalitaire. Cependant, certains craignent que l’arrivée de cet acteur sur le "marché" belge de l’enseignement ne serve un objectif plus critiquable : celui de la dérégulation et privatisation de l’enseignement. En effet, TFB est une initiative privée notamment financée par de grandes entreprises.
On parle de Total, Engie, KBC ou, jusqu’à l’année passée, Nestlé. Même chose pour Teach For America qui est financé par Goldman Sachs ou la Walton Family Foundation (famille la plus riche des États-Unis et à la tête de Walmart). Au-delà de la question des donateurs, on reproche aussi à Teach For America d’avoir fortement soutenu le développement des écoles charter aux États-Unis (école privée à financement public) et d’avoir ainsi contribué à une forme de privatisation.
Le lexique utilisé par l’organisation est aussi très "corporate" (c’est-à-dire issu du monde de l’entreprise). Ainsi pour TFB ce qui est recherché chez un enseignant par exemple c’est le "leadership", un terme central chez eux et pourtant rarement utilisé dans la littérature scientifique traitant d’enseignement. Certains acteurs de l’enseignement critiquent aussi la pertinence générale des solutions proposées par TFB. Alors l’arrivée de TFB est-elle une vraie solution pour les problèmes d’iniquités scolaires ou un cheval de Troie vers une dérégulation et privatisation de l’enseignement ? C’est ce à quoi nous allons tenter de répondre.
Nous tenons tout d’abord à expliquer pourquoi une étude de TFB nous parait si essentielle. Comme nous le verrons plus tard, l’école est un objet idéologique, politique. Ce n’est pas une boite neutre et vide. Elle est un lieu de reproduction mais aussi de contestation d’une culture. Elle forme les citoyens de demain. Elle est un haut lieu de notre structure démocratique. TFB se propose de sélectionner, former, placer et suivre des enseignants dans les écoles publiques. C’est une pratique inédite dans le système scolaire belge. Vu qu’elle touche au cœur de ce que sont nos démocraties, nous considérons qu’il est normal et nécessaire de s’intéresser au travail réalisé par cette ASBL. Surtout qu’elle est d’initiative privée et qu’elle se soustrait, par essence, à la décision commune.
Qui doit enseigner ? Que doit on apprendre à ces enseignants ? Qui doit les suivre ? Comment ? Ce sont des questions essentielles et qui se doivent de rester dans la sphère publique et démocratique. Sur cette base, nous considérons que TFB doit pouvoir être sujet à débat et critique.
Nous tenons aussi à établir dès le début que si l’objectif de l’ASBL est louable, le travail et l’engagement de ses participants et de son personnel sont aussi conséquents, réels et sincères. Ce qu’ils ont entrepris n’est pas un choix de facilité et nous ne pouvons que l’applaudir. Comme nous le verrons, TFB souligne aussi de vrais problèmes dans notre système d’enseignement et apporte quelques réponses intéressantes. Le projet n’est cependant pas dénué de critiques. Certaines touchent à l’objectif que l’on veut donner à l’école. Des questions se posent aussi quant à la capacité réelle de l’ASBL à atteindre les objectifs qu’elle s’est fixées. Tout cela n’entache cependant en rien l’investissement quotidien des équipes de TFB.
Pour réaliser cette étude, nous avons utilisé le site internet de l’ASBL. Nous avons analysé ses rapports annuels, son mémorandum pour les élections de 2019, ses textes de présentation du programme et sa communication à travers les différents médias belges. Nous avons aussi réalisé onze interviews brossant un panel large d’acteurs en lien avec la thématique. Sur le versant académique, nous avons interrogé Thomas Barrier (Président de la section interfacultaire de l’agrégation à l’ULB), Benoît Galand (Professeur à la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation à l’UCL, il est spécialisé sur les effets des pratiques d’enseignement sur les apprenants), Géraldine André (Professeur à la faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication à l’UCL,
elle a travaillé sur les inégalités du système scolaire belge notamment en tant que co-auteure du Baromètre de la diversité dans l’enseignement établi sous l’égide d’Unia) et Myriam De Kesel (Professeur à la faculté des sciences à l’UCL, elle s’occupe de l’agrégation en sciences à l’UCL). Nous avons aussi interrogé les syndicats. La CSC ne nous a transmis qu’un communiqué de presse sur leur position au sujet de TFB. Nous avons par contre pu interroger Valérie De Nayer (Secrétaire Générale de L’Interrégionale de Bruxelles de la CGSP enseignement).
Au niveau associatif, nous nous sommes entretenus avec Pierre Waaub (Enseignant, militant au sein de "Changement pour l’égalité" et chargé de mission CGSP et SEL-SETCA pour le Pacte d’excellence). "Changement pour l’égalité" travaille sur les mêmes questions que TFB mais s’oppose à leur projet. Pour la partie s’intéressant à la version américaine du projet, nous avons interrogé Diane Ravitch (Assistante au Secrétaire à l’éducation des États-Unis sous G. H. W. Bush et Bill Clinton). Nous avons aussi réalisé une interview avec Caroline de Cartier (Directrice de TFB) ainsi que Nada Al-Kadi (Chargée des partenariats publics chez TFB et ancienne participante au programme). Enfin, nous avons pu recueillir les propos de deux anciens de TFB qui ont préféré garder l’anonymat.
Cette étude ne se veut pas exhaustive. Nous avons essayé de mettre en dialogue ces différents acteurs pour apporter un regard le plus complet possible sur le projet de TFB. Nous les remercions d’ailleurs toutes et tous pour leur participation. Afin de coller au plus près de la substance des diverses interventions, nous avons opté pour une retranscription littérale de celles-ci.
Nous allons commencer par une description rapide du projet et des problèmes auxquels il veut répondre. Nous rentrerons alors dans le vif du sujet.
Nous questionnerons le contenu de la formation et son rapport à l’agrégation notamment dans le cadre de la réforme de la formation initiale des enseignants. Nous étudierons alors le tutorat proposé par l’ASBL. Par la suite, nous interrogerons l’utilisation systématique du terme leadership par TFB et son implication. Pour continuer, nous évaluerons la capacité de TFB à mobiliser "l’effet maître" comme levier pour lutter contre les inégalités scolaires. Cela nous mènera à étudier ces inégalités à l’échelle systémique et à interroger l’absence de réponses de l’ASBL à ces questions. Nous en viendrons alors à la politique de recrutement et de placement des enseignants de l’ASBL. Pour finir, nous replacerons TFB dans son réseau belge mais aussi international en parlant de Teach For All et de l’expérience de Teach For America avant de passer à la conclusion. Au-delà d’une analyse de TFB, cette étude est l’occasion d’interroger les problèmes auxquels notre enseignement fait face aujourd’hui.

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Politologue de formation, Axel Winkel est enseignant et chercheur au CPCP.

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