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Les "thérapies de conversion" en Belgique

Récits d'un phénomène méconnu

Étude n°37 de Axel Winkel - mai 2022 Citoyenneté et Participation


Le 25 janvier 2022, la France adoptait une loi interdisant les "thérapies de conversion".1 L’hexagone suit ainsi l’exemple de l’Allemagne (2020), de Malte (2016) et de plusieurs régions espagnoles. Le Royaume-Uni devrait l’interdire prochainement. Au niveau européen, le Parlement européen appelait en 2018 tous les États membres à interdire ces thérapies ainsi que la pathologisation de la transidentité 2.3 Dans les grandes lignes, les "thérapies de conversion" sont des pratiques visant à changer ou supprimer l’orientation sexuelle d’une personne ou son identité de genre. Elles peuvent prendre plusieurs formes allant de la table de discussion aux traitements médicamenteux ou aux séances d’exorcisme. Ces pratiques ont connu un premier essor aux États-Unis où près de 700 000 personnes les auraient subies.4 Peu à peu, elles se sont répandues en Europe. En Belgique, la situation est floue. Il y a en effet très peu, voire aucun témoignage direct révélant l’existence de ces "thérapies" dans le plat pays. Seule la dramatique affaire de Layla Achichi en 2009 a été médiatisée. Cette jeune fille est décédée à Anvers après une séance d’exorcisme visant à modifier son orientation sexuelle. S’il existe bien en Belgique une volonté politique d’interdire ces "thérapies", il y a donc un manque de données et de témoignages. Un projet de loi avait été déposé en 2019 mais n’a jamais été voté. Même chose en 2021. Oumayma Hammadi (conseillère politique LGBTQI+ au cabinet de Sarah Schlitz) nous indique qu’un texte va bientôt être proposé : "Nous travaillons à un avant-projet de loi. Notre objectif est d’interdire en 2022" 5. Quelle est donc la réalité de ce phénomène en Belgique ? Existe-t-il des groupes ou individus identifiés proposant ces "thérapies" ? Nous avons également pu recueillir le témoignage de personnes qui sont passées par ces "thérapies" en Belgique. Elles nous dévoilent les mécanismes de ces pratiques obscures et nous révèlent la matérialité multiple de ce phénomène en Belgique.
Au travers de cette étude, nous désirons tenter de répondre à plusieurs questions. À quoi correspondent ces pratiques de "conversion" ? À partir de quand peut-on parler de "thérapie de conversion" ? On le verra mais on ne peut se cantonner à la version extrême de ces pratiques qui impliqueraient exorcismes et électrochocs. Les mécanismes sont souvent plus subtils et questionnent l’impact quotidien de la normativité hétérosexuelle ou cisgenre 6 au sein de nos sociétés. Les témoignages seront notamment très utiles afin d’en comprendre les rouages complexes. Le terme même de "thérapie de conversion" sera discuté car il peut s’avérer réducteur voire trompeur. L’objectif est aussi de donner une réalité concrète au phénomène en Belgique. Existe-il des personnes victimes de ces pratiques sur le territoire belge ? Si oui, quel récit font-elles de leur expérience ? D’autre part, quels groupes ou mouvements sont plus susceptibles de proposer ces fameuses "thérapies" ? Enfin, sur base de ce constat, quelles réponses peut-on y apporter d’un point de vue législatif ?
Afin de répondre à ces questions, nous commencerons par une première tentative de définition des "thérapies de conversion". Ensuite, nous dresserons brièvement un historique de ces pratiques et de la pathologisation de l’homosexualité et de la transidentité. Cela nous mènera à identifier les conséquences psychologiques des "thérapies de conversion". Nous en arriverons au cas belge. Nous débuterons par une tentative d’identification de groupes ou mouvements à risque en termes de "thérapie de conversion". Cette section utilise notamment un rapport du CIAOSN 7 (Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles – centre indépendant auprès du SPF Justice) sur les "thérapies de conversion" en Belgique. L’objectif n’est pas tant de prouver que ces groupes ou mouvements proposent des "thérapies de conversion" que d’analyser la rhétorique et la littérature pro-conversion qui s’y développent. Nous passerons alors aux témoignages de cinq personnes qui sont passées par ce type de pratiques en Belgique. Vu le manque de données en Belgique, leurs récits sont proposés dans leur intégralité. Ils ont pu être recueillis au travers du Refuge Bruxelles, d’un appel à témoignages via Arc-en-Ciel Wallonie ainsi que de la Communauté du Christ Libérateur (groupe de chrétiens et chrétiennes homosexuel(le)s) et l’association Devenir Un En Christ. Nous tenons dès à présent à remercier ces personnes qui ont bien voulu nous faire part de leur vécu.
Au-delà de ces témoignages directs, nous avons réalisé plusieurs entretiens afin d’explorer la problématique des "thérapies de conversion". Nous nous sommes notamment entretenu avec Oumayma Hammadi (conseillère politique LGBTQI+ au cabinet de Sarah Schlitz), Noah Gottlob (psychologue clinicien qui a développé une approche spécialisée et inclusive concernant les thématiques LGBTQIA+), Anna Devroye (coordinatrice d’Arc-en-Ciel Wallonie), Mahamed Robleh, (coordinateur social au Refuge Bruxelles), Benoît Berthe (fondateur et porte-parole du collectif de victimes "Rien à guérir" en France), Michel Elias (porte-parole de la Communauté du Christ Libérateur), Baptiste Thollon-Choquet (secrétaire du Carrefour des Chrétiens inclusifs), Philippe Artois (coordinateur - Tels Quels ASBL) Cyril Baijot (éducateur au Refuge Ihsane Jarfi), Nomi De Meulemeester (responsable de la Maison Arc-en-Ciel à Namur). Nous avons aussi pu échanger par mail avec Loes Salomez (service d’étude de la Commission des psychologues), Anthony Favier (docteur en histoire contemporaine, ses travaux portent sur les enjeux de genre dans le catholicisme contemporain) ainsi qu’avec des nombreuses autres organisations (les CHEFF, Casa Rosa, Merhaba…). Nous tenons à tous et toutes les remercier pour leur temps et leur contribution à cette étude.
Nous nous inscrivons donc dans une approche qualitative et non quantitative. Nous tenons aussi à pointer un biais dans cette étude. Nous désirions traiter des "thérapies de conversion" visant l’orientation sexuelle mais aussi l’identité de genre. Cependant, la plupart des textes récoltés (notamment auprès des promoteurs de ces pratiques) mais aussi les témoignages obtenus abordent essentiellement la question de l’orientation sexuelle. C’est un biais qu’il faut prendre en compte dans cette étude. Cela appellera ultérieurement à une étude plus spécifique sur la transidentité. Surtout que, comme on le verra, les personnes transgenres sont plus susceptibles d’être victimes de ces pratiques. C’est pourquoi nous avons réservé un chapitre à cette question à la fin de cette étude.

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1 "Le Parlement français vote la pénalisation des "thérapies de conversion"", France 24, 26 janvier 2022, [en ligne :] https://www.france24.com/fr/france/20220126-le-parlement-fran%C3%A7ais-vote-la-p%C3%A9nalisation-des-th%C3%A9rapies-de-conversion, consulté le 1er mars 2022.
2 Transidentité : dont l’identité de genre ne correspond pas au sexe assigné à la naissance.
3 European Parliament resolution of 1 March 2018 on the situation of fundamental rights in the EU in 2016, Parlement européen : Bruxelles, 1 mars 2018, 2017/2125(INI), [en ligne :] https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-8-2018-0056_EN.html, consulté le 1er mars 2022.
4 C. MALLORY, T. BROWN, K. CONRON, "Conversion Therapy and LGBT Youth", UCLA : The Williams Institute, janvier 2018, [en ligne :] https://williamsinstitute.law.ucla.edu/wp-content/uploads/Conversion-Therapy-Jan-2018.pdf, consulté le 1er mars 2022.
5 O. HAMMADI (Conseillère politique LGBTQI+ au cabinet de Sarah Schlitz), entretien avec l’auteur, Bruxelles, 19 avril 2022.
6 Cisgenre : dont l’identité de genre correspond au sexe assigné à la naissance.
7 Thérapies de conversion, Bruxelles : CIAOSN, 18 mai 2021.


Politologue de formation, Axel Winkel est enseignant et chercheur au CPCP.

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