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Entre Blanc Bleu Belge et régime végétarien
le choix critique du citoyen

Après un mois sans une goutte d’alcool avec « Tournée Minérale », c’est à présent le steak que certains tentent de proscrire au menu des Belges. Depuis le 1er mars, un nouveau défi collectif est lancé : « 40 jours sans viande ».

Cette campagne, proposée pour la première fois aux habitants de la Fédération Wallonie-Bruxelles, témoigne d’un discours pro-végétarien désormais très présent dans le quotidien des citoyens. Vegans en devenir ou carnivores affirmés, cette rengaine ne laisse personne indifférent. Elle en agace même certains. Parmi ses détracteurs, la Fédération Wallonne de l’Agriculture et l’Agence Wallonne pour la Promotion d’une Agriculture de Qualité contre-attaquent en invitant les citoyens à profiter de ces 40 jours pour consommer des produits locaux.

Ce débat cristallise les tensions autour de la consommation de viande et alimente le contexte trouble qui l’entoure depuis plusieurs décennies. De la vache folle aux vidéos d’abattoirs français de l’association L214, les consommateurs ont assisté à la diffusion de nombreuses images « choc ». Ainsi, à travers les journaux télévisés, les carcasses dépecées et les troupeaux calcinés se sont infiltrés dans les ménages à l’heure du repas. Ce sont donc les considérations liées au bien-être animal mais aussi à l’environnement et à la santé humaine qui influent la (non)consommation de viande des uns et des autres. Cette problématique touche tout un chacun, depuis les choix journaliers des consommateurs jusqu’à la réalité quotidienne des éleveurs. Pour le citoyen, c’est peut-être l’occasion de faire preuve d’esprit critique dans un brouhaha d’injonctions alimentaires à la pertinence variable.

Choisir, c’est renoncer… mais à quoi ?

Dans nos sociétés occidentales toujours plus individualistes, le mangeur est à présent libre mais aussi seul face à ses choix de consommation. Comme le pointe le sociologue Claude Fischler, l’abondance et la liberté consumériste ont placé l’individu devant un impératif paradoxal : la liberté de choisir. Les régimes particuliers (sans viande, sans gluten, sans lactose…) constituent alors des solutions de contrôle et de maîtrise des produits incorporés. À travers le système de règles alimentaires qu’il comporte, un régime de 40 jours sans viande permet au consommateur d’échapper au sentiment d’impuissance à gouverner son alimentation.
En cette période de carême, on peut néanmoins s’interroger sur la portée citoyenne et responsable d’une soumission à de tels régimes comme s’il s’agissait de nouveaux cultes. Au lieu de s’en remettre les yeux fermés à des idéologies, il revient peut-être au consommateur de prendre lui-même conscience de l’implication de ses choix.

Cachez cette vache que je ne saurais voir

Mais pour réaliser des choix critiques de consommation, encore faudrait-il oser, ou simplement vouloir, se pencher sur les conditions de production de notre alimentation. Un véritable défi dans une société où la majorité des aliments sont produits hors de la vue et de la conscience immédiate des consommateurs. A fortiori, la viande constitue un produit particulièrement révélateur de la distanciation entre les mangeurs, d’une part, et, d’autre part, les processus de production propres à l’industrie agro-alimentaire.

En effet, tandis que le mythe du « bifteck pour tous et tous les jours » est devenu réalité dans la période d’après-guerre, élevages et abattoirs se sont peu à peu éloignés des villes. Si cette mise à distance était avant tout justifiée par des raisons d’hygiène, elle a aussi facilité la déconnexion entre le mangeur et des processus de production tayloriste où l’animal devient chosifié. Aujourd’hui, une part grandissante des consommateurs ne conçoit plus l’origine vivante des produits carnés. Comme le constate l’anthropologue Noëlie Vialles, la viande est de plus en plus perçue comme une substance comestible inerte, distincte de l’animal duquel elle provient.

En conséquence, parce que le système agro-industriel a soustrait l’élevage à la vue des consommateurs, il est difficile à ces derniers d’en saisir toutes les implications. Ils doivent alors bien souvent se contenter des informations que les parties à la cause veulent bien leur communiquer ou auxquelles les algorithmes de Facebook veulent bien leur donner accès. Déléguer ses choix alimentaires, c’est aussi courir le risque que les précepteurs se fourvoient, étant parfois eux-mêmes déconnectés des systèmes de production.

Les chiffres sur l’impact écologique de l’élevage avancés par la campagne « 40 jours sans viande » ont ainsi été critiqués par les groupements d’éleveurs (FWA, FUGEA) au motif qu’ils ne correspondraient pas à la réalité de l’élevage en Wallonie. Les alternatives végétariennes proposées ont, elles aussi, été remises en question, notamment du fait des partenariats de ladite campagne avec des entreprises agro-industrielles, pas toujours très soucieuses des enjeux écologiques. Par ailleurs, l’argument du « local à tout prix », soutenu en réaction par le secteur de la production de viande, est sans doute légitime mais ne répond pas nécessairement à la question sous-jacente de la consommation raisonnée. D’une part, un tel critère ne dispense pas de s’intéresser aux modes de production : taille de l’exploitation, autonomie alimentaire, conduite de l’élevage… L’observation de ces éléments au sein des élevages wallons révélera qu’on est loin des feedlots américains. D’autre part, même lorsqu’il s’agit de produits locaux, les modes de consommation méritent d’être interrogés : type de viande, préparation, quantité consommée…

Renforcer le « consom’acteur »

Finalement, admettre qu’il y a une vache derrière le steak, c’est s’autoriser à s’intéresser aux conditions dans lesquelles elle a été élevée et tuée, plutôt que de s’en remettre à des injonctions dogmatiques, d’où qu’elles viennent. Pour le « consom’acteur », c’est l’occasion de poser un regard critique sur les méthodes de production de son alimentation et de prendre conscience de ses impacts. En cette période de crise environnementale, tous ou presque s’accordent au moins sur un objectif dont le caractère vital n’est plus guère contesté : d’une manière ou d’une autre, il est urgent de réduire notre empreinte écologique sur une planète aux ressources limitées. Les débats sur les moyens, entre le « parmentier de Blanc Bleu Belge » proposé par l’APAQ-W et le maïs en conserve commercialisé par la marque partenaire des « 40 jours sans viande », nous apprennent que l’excès nuit en tout et qu’une consommation responsable implique le choix critique et conscient du citoyen, dûment et complètement informé.

Dounia Tadli, CPCP
Bruxelles, le 9 mars 2017

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