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Intersectionnalité | Partie 3

Analyse n°458 de Emma Raucent - juin 2022


La présente analyse est la dernière d’une série de trois articles dédiés à l’intersectionnalité. Dans la première analyse, il a été question de définir cette notion, ses origines historiques et ses fondements théoriques. Pour rappel, l’intersectionnalité désigne une grille de lecture critique et politique des inégalités qui se focalise sur les interactions et les entrelacements des différents processus de discrimination (sexiste, raciste, xénophobe, classiste, validiste, homophobe, transphobe, etc.) à l’œuvre dans nos rapports sociaux. La deuxième analyse s’est concentrée sur le degré d’intégration du paradigme intersectionnel en droit belge et européen. Si on a pu voir que la notion percole à titre d’outil de gestion de la diversité dans les diverses institutions européennes et belges en charge de la lutte contre les inégalités, force est de constater que le droit formel y reste largement insensible.
Dans cette troisième et dernière analyse, nous interrogerons le concept d’intersectionnalité à la lumière des différentes critiques qui lui sont adressées. À côté de (et peut-être en opposition à) sa lente institutionnalisation, le concept est aussi et surtout mobilisé au sein de la société civile comme outil politique de contestation. Nous envisageons donc ici les défis ainsi que les potentielles limites auxquels le déploiement politique de l’intersectionnalité est confronté. L’objectif de cette critique est moins de démontrer la défectuosité du concept que d’en tester les limites afin d’en redéfinir plus précisément l’utilité.
La première partie de cette analyse interrogera le flou théorique qui semble caractériser la notion d’intersectionnalité. Si les tenants du concept s’accordent à dire que les processus de discrimination "s’entrecroisent", la nature de cet entrecroisement reste théoriquement indéterminée. Les défenseurs de l’approche intersectionnelle louent justement la capacité de cette approche à rester sensible aux spécificités du réel et à ne pas se laisser rigidifier par des règles abstraites. Cependant, ce manque de précision peut donner lieu à des utilisations superficielles et simplistes de cette notion. Certain·e·s auteur·e·s préfèrent donc s’en détourner, attribuant sa grande popularité à sa nature "fourre-tout".1 Nous envisagerons donc en premier lieu les potentiels risques de dérives interprétatives du concept d’intersectionnalité, dus à l’ambiguïté théorique que le caractérise.
Dans un second temps, nous évoquerons la critique adressée au concept même d’intersection. Selon cette critique, le fait de considérer le racisme et le sexisme comme des axes qui s’entrecroisent donne à penser que ce sont là des réalités archétypales qui préexistent de façon anhistorique à leur interaction. Corrélativement, l’idée d’intersection semble présenter les sujets intersectionnels comme des cas irrémédiablement frappés d’une singularité. Cette critique sera l’occasion de réaffirmer l’objectif central de l’intersectionnalité : plutôt que de présupposer les différentes catégories identitaires et leurs significations, l’intersectionnalité fait justement apparaître les contextes historiques qui produisent ces catégories et construisent la "singularité" de leurs entrecroisements.
Pour conclure, nous aborderons la critique issue du féminisme marxiste.
Plusieurs féministes marxistes remettent en effet en question la capacité de l’approche intersectionnelle à expliquer (et non pas simplement à montrer) les rapports inégaux de nos sociétés modernes et globalisées. Selon cette critique, l’approche intersectionnelle pose le risque d’une analyse toujours plus particulière et fragmentée de l’inégalité dont elle perd de vue les rouages globaux et matériels. Dans cette troisième partie, nous envisagerons donc les questions suivantes : quel rôle la classe sociale doit-elle jouer dans l’analyse intersectionnelle des inégalités (au niveau local et global) ? Comment l’intersectionnalité intègre-t-elle (ou pas) la critique capitaliste et impérialiste de nos sociétés (post-)modernes ? Le capitalisme et le modèle de l’État-nation qui le sous-tend posent-ils les conditions structurelles de formation et hiérarchisation des identités sociales ?

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1 Carbin M., Edenheim S., « The intersectional turn in feminist theory: a dream of a common language? », European Journal of Women’s Studies, 2013, vol. XX, n°3, p. 5. Voy. aussi : Phoenix A., Pattynama P., « Editorial: Intersectionality », European Journal of Women’s Studies, 2006, vol. XIII, n°3, p. 187.


Emma Raucent est titulaire d’un master en droit ainsi que d’un master de spécialisation en philosophie du droit. Elle est chargée de recherche dans la thématique Famille, Culture & Éducation, au sein du pôle Recherche & Plaidoyer du CPCP.

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