Billet d'humeur n°5 de Anna Constantinidis - avril 2026


Temps de lecture estimé : 6 min
En février, à Bagno a Ripoli, commune toscane de 25.000 habitants située à l'est de Florence, le parti d'extrême droite Fratelli d'Italia, parti de la Première ministre Giorgia Meloni, a défrayé la chronique. En cause, une motion introduite par trois conseillers communaux dans laquelle ceux-ci proposaient d'étiqueter les écoles en fonction de leur supposée orientation : « antifasciste », « antiaméricaine », « orientée à gauche », « pro-LGBTQIA+ », « woke », « anticatholique », « antidémocratique », etc Leur justification ? Permettre aux parents de « choisir, parmi les établissements scolaires, les plus adaptés pour l'orientation politique, sociale, sexuelle, culturelle, religieuse de leurs enfants »[1]. Selon eux, des leçons comporteraient des cours « fortement politisés » sur le « conflit israélo-palestinien », « l'orientation sexuelle » et la « politique américaine », qui inciteraient certaines familles à changer leur enfant d'école, quitte à aller dans une autre commune[2].
Les réactions ne se sont évidemment pas fait attendre, à Bagno a Ripoli mais aussi au niveau national. Un large mouvement d'opposition s'est rapidement organisé : citoyens et citoyennes, corps enseignant, élèves, associations, syndicats ont fait entendre leur voix à travers des communiqués mais aussi l'appel à un grand rassemblement sur la Piazza della Pace de Bagno a Ripoli, la veille du conseil communal où la motion devait être discutée. Lors de cette manifestation, ils étaient là pour dire « non » à la proposition de Fratelli d'Italia. Entre autres, Francesco Pignotti, le maire de la ville, issu du Partito Democratico (parti de centre-gauche) : « Si nous sommes ici, c'est que certains ont pensé qu'il serait légitime d'étiqueter, de "ficher" nos écoles […] et parmi ces étiquettes, il y en a une qui m'a laissé sans voix : "antifasciste". Quand j'ai lu cela, je n'y ai pas cru. L'antifascisme traité comme une valeur négative […] là où pourtant l'antifascisme est le fondement de notre République. C'est écrit dans notre Constitution, la Constitution sur laquelle chaque conseiller élu doit prêter serment. Une Constitution démocratique et antifasciste »[3]. Les divers communiqués publiés dans le sillage de ce rassemblement, qui renvoient aux articles 3 et 33 de la Constitution italienne[4], dénoncent des « affirmations dont la gravité ne pourrait diminuer, quelles que soient les explications données » et indiquent que « l'école ne peut se soustraire à la confrontation avec la réalité et avec l'Histoire, ayant parmi ses objectifs le développement de l'esprit critique, l'inclusivité et l'éducation à la citoyenneté active et consciente. Non seulement elle peut, mais elle doit, donc, promouvoir l'information, la connaissance et le débat public comme les germes d'une conscience politique autonome »[5].
Si l'étiquette « antifasciste » a particulièrement retenu l'attention, l'idée d'un étiquetage est évidemment ce qui pose problème au premier chef. Cette proposition ravive effectivement en Italie le souvenir sombre du fascisme. « L'extrême droite et le fichage, une longue histoire », écrit le chercheur François Debras dans un post de sa page Facebook PopEx – populisme, extrémisme et complotisme consacré à cette actualité[6]. Emiliano Fossi, secrétaire régional du Partito Democratico, rappelle que « c'est de cette manière que le fascisme est né : en divisant, en classant, en fichant des personnes et des institutions sur la base de leurs idées politiques, de leur religion, de leur identité ». Et d'ajouter : « l'école publique est un lieu de liberté, pluralisme, laïcité, démocratie, et non un terrain de fichage ou de listes de proscription »[7].
Ce qui se joue dans cet épisode va en réalité bien au-delà de la proposition provocatrice (et disons-le, absurde) de Fratelli d'Italia. Il s'agit de l'énième symptôme d'un processus à l'œuvre dans de nombreux pays européens (pour ne pas parler d'autres continents), où les partis d'extrême droite et certains partis de droite mènent à coups répétés leur guerre culturelle contre la gauche et ses valeurs. Pour eux, il faut en effet combattre ce qu'ils considèrent comme une hégémonie des idées de gauche dans le monde intellectuel, que ce soit dans les institutions médiatiques, culturelles ou académiques. Là-bas l'école, ici (en Belgique) la radio et télévision publiques et les universités : ça tire tous azimuts. Rappelons à cet égard que selon Umberto Eco, une des caractéristiques de l'« Ur-fascisme, c'est-à-dire le fascisme primitif et éternel »[8], réside dans la suspicion envers la culture : « la culture est suspecte, puisqu'on l'identifie à une attitude critique […] la suspicion envers le monde intellectuel a toujours été un symptôme de l'Ur-fascisme. L'essentiel de l'engagement des intellectuels fascistes officiels consistait à accuser la culture moderne et l'intelligentsia d'avoir abandonné les valeurs traditionnelles »[9]. Nombre de valeurs (d'État de droit, de liberté, de droits humains) qui étaient il y a encore une dizaine d'années considérées comme des acquis dans la société sont aujourd'hui de plus en plus présentées par ces droites dures et extrêmes comme ridicules, voire dangereuses, en tout cas radicales, comme l'a rappelé la journaliste Salomé Saqué lors d'une conférence à l'Université de Namur le 20 mars dernier.
De telles propositions ont pour conséquence l'élargissement de la fenêtre d'Overton – à savoir le champ de ce qu'il est publiquement acceptable d'entendre ou de lire, typique des stratégies d'extrême droite. Salomé Saqué le rappelle : même si ce qu'ils amènent sur la scène publique « reste considéré comme extrême, à partir du moment où on est en débat, ça rend ce qui était jadis à droite moins à droite, et ça rend tout le reste beaucoup plus audible » et par ailleurs, dans le même mouvement, « ce qui était traditionnellement à gauche semble de plus en plus à l'extrême gauche » [10]. Outre cet élargissement du cadrage du débat, la manœuvre de Fratelli d'Italia a également pour effet de jeter une forme de discrédit sur l'école et d'intimider le monde éducatif. Voilà une nouvelle pression exercée à son égard, à l'instar de l'appel de l'organisation étudiante d'extrême droite Azione Studentesca à Prato à signaler les enseignant·e·s « de gauche » [11], ou encore les nombreux actes de vandalisme de groupuscules d'extrême droite contre les écoles en Italie [12].
Guerre culturelle, élargissement de la fenêtre d'Overton, intimidation : trois ingrédients de l'extrême droite qu'il est impératif de débusquer dans chaque recoin de l'espace médiatique et politique.
La motion, qui devait être discutée au conseil communal de Bagno a Ripoli le 24 février 2026, a finalement été retirée. Les motifs invoqués par les trois conseillers communaux sont les menaces reçues et le « climat hostile » leur faisant percevoir « une effective impossibilité de traiter avec le respect et la liberté qui leur serait due » [13] les thématiques portées par la motion. C'est donc en victimes qu'ils se positionnent, fustigeant au passage « certains journalistes et journaux politiquement engagés » qui auraient « volontairement instrumentalisé les arguments de la motion avec le but évident d'empêcher tout débat » [14]. Une rengaine victimaire au nom d'une liberté d'expression prétendument entravée, désormais bien connue, qui est le quatrième ingrédient de leur recette.
Il est donc urgent et salutaire de s'opposer à de telles attaques contre les institutions éducatives, médiatiques et culturelles, piliers de la démocratie moderne. En s'informant. En lisant. En enrichissant notre vocabulaire (« L'Ur-fascisme parle la "novlangue" », nous dit Eco). En en parlant autour de nous. En débattant. En manifestant. En développant notre esprit critique face aux réseaux sociaux, dont le modèle économique permet le développement à grande échelle des discours d'extrême droite. En choisissant les médias que nous soutenons. Et surtout, en ne laissant rien passer. En ne baissant pas les bras. En résistant.
Bibliographie
1 DEBRAS, François. Ficher les écoles. Une motion signée Fratelli d'Italia. Dans : PopEx - Populisme, extrémisme et complotisme [en ligne]. 12 mars 2026. [Consulté le 20 mars 2026]. Disponible à l'adresse : https://www.facebook.com/profile.php?id=100086929719666 ; Schedare le scuole « antifasciste » e « lgbtq+ », la proposta shock di FdI a Bagno a Ripoli. Dans : la Repubblica [en ligne]. 18 février 2026. [Consulté le 20 mars 2026]. Disponible à l'adresse : https://firenze.repubblica.it/cronaca/2026/02/18/news/proposta_fdi_bagno_a_ripoli_schedare_scuole_antifasciste-425167501/
2 « Communiste, anti-américain, antisioniste, antifasciste »… En Italie, l'extrême droite veut ficher les écoles selon leur orientation idéologique - L'Humanité. Dans : https://www.humanite.fr [en ligne]. 22 février 2026. [Consulté le 20 mars 2026]. Disponible à l'adresse : https://www.humanite.fr/monde/ecole/communiste-anti-americain-antisioniste-antifasciste-en-italie-lextreme-droite-veut-ficher-les-ecoles-selon-leur-orientation-ideologique
3 Bagno a Ripoli, ritirata la mozione di FdI che voleva etichettare le scuole. Dans : Corriere della Sera [en ligne]. 23 février 2026. [Consulté le 20 mars 2026]. Disponible à l'adresse : https://corrierefiorentino.corriere.it/notizie/cronaca/26_febbraio_23/bagno-a-ripoli-ritirata-la-mozione-di-fdi-che-voleva-etichettare-le-scuole-d526c579-ce59-4545-8da6-0bcb9c09exlk.shtml
4 L'article 3 porte sur l'égalité et la dignité de tout citoyen et l'article 33 porte sur la liberté de l'art et de la science ainsi que de leur enseignement.
5 PALUMBO, Antonino. Bagno a Ripoli, presidio degli studenti contro la proposta FdI di schedare le scuole antifasciste. Dans : la Repubblica [en ligne]. 20 février 2026. [Consulté le 2 avril 2026]. Disponible à l'adresse : https://firenze.repubblica.it/cronaca/2026/02/20/news/antifascismo_fdi_scuola_presidio_protesta_bagno_a_ripoli_firenze-425172240/ ; Bagno a Ripoli scende in piazza per scuole libere e antifasciste. Dans : la Repubblica [en ligne]. 21 février 2026. [Consulté le 20 mars 2026]. Disponible à l'adresse : https://firenze.repubblica.it/cronaca/2026/02/21/news/bagno_a_ripoli_scuole_schedate_fdi_antifascismo_mobilitazione-425173037/
6 DEBRAS, François. Ficher les écoles. Une motion signée Fratelli d'Italia. Dans : PopEx - Populisme, extrémisme et complotisme [en ligne]. 12 mars 2026. [Consulté le 20 mars 2026]. Disponible à l'adresse : https://www.facebook.com/profile.php?id=100086929719666
7 Schedare le scuole « antifasciste » e « lgbtq+ », la proposta shock di FdI a Bagno a Ripoli. Dans : la Repubblica [en ligne]. 18 février 2026. [Consulté le 20 mars 2026]. Disponible à l'adresse : https://firenze.repubblica.it/cronaca/2026/02/18/news/proposta_fdi_bagno_a_ripoli_schedare_scuole_antifasciste-425167501/
8 ECO, Umberto. Reconnaître le fascisme. Paris : Grasset, 2010, p. 44. Il s'agit de la publication du discours prononcé par l'intellectuel italien à l'Université de Columbia le 25 avril 1995 pour les 50 ans de la Libération.
9 Ibid., p. 48
10 Conférence de Salomé Saqué à l'Université de Namur, le 20 mars 2026.
11 DEBRAS, François. Ficher les écoles. Une motion signée Fratelli d'Italia. Dans : PopEx - Populisme, extrémisme et complotisme [en ligne]. 12 mars 2026. [Consulté le 20 mars 2026]. Disponible à l'adresse : https://www.facebook.com/profile.php?id=100086929719666. Voir aussi LANDONI, Lucia. Bergamo, Azione Studentesca invita gli studenti a segnalare i « professori di sinistra ». Dans : la Repubblica [en ligne]. 27 janvier 2026. [Consulté le 20 mars 2026]. Disponible à l'adresse : https://milano.repubblica.it/cronaca/2026/01/27/news/bergamo_azione_studentesca_professori_sinistra-425121255/
12 DEBARGE, Cécile. En Italie, l'extrême droite prend les lycées pour cibles. Dans : Mediapart [en ligne]. 28 mars 2026. [Consulté le 31 mars 2026]. Disponible à l'adresse : https://www.mediapart.fr/journal/international/280326/en-italie-l-extreme-droite-prend-les-lycees-pour-cibles
13 PALUMBO, Antonino. Schedatura scuole antifasciste nel Fiorentino, FdI ritira la mozione. Dans : la Repubblica [en ligne]. 23 février 2026. [Consulté le 31 mars 2026]. Disponible à l'adresse : https://firenze.repubblica.it/cronaca/2026/02/23/news/schedatura_scuole_bagno_a_ripoli_fdi_mozione_ritirata-425177861/
14 Ibid.
Lire la suite de la publication
Anna Constantinidis est titulaire d’un doctorat en langues et lettres. Elle est chargée de recherche pour la thématique Médias & Actions citoyennes au sein du pôle Recherche & Plaidoyer et formatrice chez Citoyenneté & Participation.