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Une crise sanitaire en pleine crise de confiance

Se vacciner ou pas. Quelques réflexions...

Publié le


Par Philippe Courteille, Responsable EP Médias et Actions citoyennes.

Beaucoup de boucliers se sont levés à l’annonce d’une éventuelle obligation de se faire vacciner, suscitant l’étonnement des milieux scientifiques et politiques. Mais d’où vient cette méfiance à l’égard des vaccins ? Avec le recul, il nous semble que le terreau belge était quelque peu fertile aux doutes avant que n’arrive la CoVID-19 et que ceux-ci ne se renforcent au fil de la crise sanitaire. Perte de confiance dans les politiques, dans les médias et désormais dans les scientifiques.

Terreau fertile aux mots fleuris pour nos politiques :

Depuis quelques années, une crise de confiance à l’égard des pouvoirs publics et privés, voire des médias, grandit inexorablement parmi les citoyens. On le constate à travers le succès des populismes en Europe et dans le monde. L’invasion du Capitole aux États-Unis, le taux d’abstention record de 66% au premier tour des élections départementales et régionales françaises de juin dernier ou encore les 20,4% du Vlaams Belang en Flandre aux dernières élections fédérales belges. Sans parler des 494 jours d’attente pour arriver à composer une coalition au fédéral1 ou les scandales à répétition : Samusocial, Publifin-Nethys, Visagate, Kazakhgate, Land Invest Gate, affaire Sihame El Kaouakibi ou encore une gare de Mons dont le coût a été quasi multiplié par 10 en à peine 6 ans.

Combien de citoyens ne se plaignent-ils pas au café du Commerce, à tort ou à raison, de politique politicienne, de décisions européennes péremptoires, de promesses électorales non tenues, de dumping social, de disparités salariales excessives, de pollution, du coût de la vie, de l’énergie et surtout des loyers. Sur ce dernier point, il faut bien l’avouer, la spéculation immobilière n’a pas beaucoup été freinée politiquement et elle touche désormais des villes comme La Louvière ou Charleroi, qui comptent pourtant nombre de personnes précarisées. Cette spéculation a particulièrement creusé les inégalités de richesse dans le pays.

Il y a encore certainement de nombreux facteurs qui peuvent expliquer ce rejet de nos politiques et il est difficile de catégoriser ces déçus. Il ne s’agit en tout cas pas de méconnaissance ou d’inculture dans leur chef car, comme le soulignait Yves Collard2, expert médias, beaucoup de personnes diplômées sont devenues antisystèmes, voire complotistes, pour de multiples raisons dont celle de ne pas arriver à trouver du travail après plusieurs années d’études supérieures.3 Ce qui est sûr c’est que quand on parle de politique ou d’avenir en Belgique, les éloges et l’optimisme sont rares. Une tradition ? Peut-être mais elle n’a, semble-t-il, pas souvent été si désenchantée voire si virulente. Plus étonnant, les médias sont de plus en plus associés au "système" tant critiqué.

Cac-info-nie :

Fin février 2020, dans le nord de l’Italie, alors que le nombre de cas de CoVID-19 ne cessent de croître et que la Lombardie annule plusieurs matchs de rugby du championnat, des charters en reviennent avec des centaines de touristes qui y ont passé leurs vacances de carnaval. Les politiques belges se veulent rassurants. Un mois plus tard c’est le branle-bas de combat, confinement général.

Pour beaucoup de citoyens c’est une nouvelle désillusion après 22 mois sans gouvernement majoritaire et de plein exercice. "Pourquoi n’a-t-on pas anticipé le tsunami qui nous tombe dessus ? " nous lance un participant à un atelier en, en éducation permanente4. "Pourquoi le SPF Santé nous a dit que le masque était inutile et maintenant qu’il est indispensable ? ", "Pourquoi ne peut-on aller au cinéma alors que les bus sont pleins à craquer ? " ajoutent d’autres. Le début de la cacophonie a commencé. Bulles de 10, 4, 3, 2, 1, 0.

Les médias classiques deviennent alors une référence pour répondre aux questions du citoyen et les audiences explosent. Une confiance générale envers la presse semble retrouvée. Mais il s’en est suivi une surabondance d’informations qui a épuisé pas mal de monde. Nous avons ainsi rencontré une bonne douzaine de personnes qui avouaient ne plus écouter les infos par lassitude. Contradictions entre experts, décisions politiques changeantes, interviews à répétition sur les ennuis rencontrés par tel ou tel métier, manque de perspectives ou encore solutions numériques à tout problème, le citoyen ne s’y retrouve plus et entend trop peu de réponses à ses préoccupations dans les médias et dans les décisions politiques. Arrêtons-nous par exemple un instant sur le numérique. Selon le baromètre de la Fondation Roi Baudouin5, 40% des Belges6 ne sont pas à l’aise avec le numérique. Un chiffre qui monte à 75% chez les personnes avec des faibles revenus et un niveau de diplôme peu élevé. Attention de ne pas confondre, si beaucoup de précarisés sont sur les réseaux sociaux, ils ne sont pas à l’aise avec l’écrit. Périne Brotcorne, chercheuse en sociologie au CIRTES7, souligne ainsi un point essentiel : "L’outil privilégié pour dialoguer avec l’administration est l’e-mail, et pour dialoguer avec toute une série de services publics, c’est l’e-mail. Alors que l’e-mail est un outil qui n’est absolument pas utilisé dans les populations qui ont un faible niveau de diplôme. L’e-mail survalorise l’écrit, alors qu’ils ont généralement des difficultés pour s’exprimer à l’écrit. Eux, ils utilisent donc des applications qui mettent en avant l’oralité"8. Et justement ce paradoxe : les premières victimes de fracture numérique mais aussi de la CoVID sont les personnes âgées et les personnes précarisées9. Celles-ci n’ont donc pas dû se sentir très entendues par les élites. D’autant plus quand on a parlé de tracing, de collecte de données personnelles en violation des règles, d’applications gsm et de formulaire à remplir sur un site internet. Nous avons ainsi pu entendre en atelier que les médias s’intéressaient plus à savoir si les pistes de ski seraient ouvertes en février que des problèmes des précarisés.

Suite à diverses désillusions médiatiques de ce type, les réseaux sociaux sont devenus la seule source d’informations pour beaucoup. Mais le plus étonnant a été l’émergence de sentiments de méfiance à l’égard des scientifiques.

Le contre la montre des aiguilles vaccinales :

D’habitude le corps médical semble, à peu de choses près, parler d’une même voix des maux et de remèdes étudiés de longue date. Certains citoyens se sont même presque habitués à voir la médecine comme une science exacte. Mais face à cette nouvelle maladie, elle a eu besoin de temps pour ses expérimentations. Un temps trop long au goût de nombreux Belges qui ont d’abord trouvé les contradictions et les incertitudes des experts trop peu rassurantes. Le doute s’est installé et là aussi les explications simplistes sur le net ont fait des ravages dans certains esprits : "Ils sont à la botte de l’industrie pharmaceutique ? ", "Pourquoi l’hydroxychloroquine n’est pas prescrite alors que le Dr. Raoult la conseille ? ".

Et quand les premiers vaccins sont arrivés, les réseaux ont parlé, d’effets secondaires, de Bill Gates ou même de 5G et de géolocalisation. La presse a ensuite informé et rassuré sur les vaccins avant de semer le doute sur les vaccins Astra Zeneca et Johnson & Johnson.

"L’Astra Zeneca, c’est dangereux ou pas finalement, on ne comprend plus rien ? " nous demandait une participante à un atelier EP.

"Il faut du temps pour un vaccin, on a été trop vite ".

Il n’en faudra pas beaucoup plus pour que des milliers de Belges s’improvisent vaccinologues, épidémiologistes, virologues ou infectiologues, qu’importe s’ils ne connaissent pas la différence entre ces spécialités.

Plus étonnant encore, des personnes issues du corps médical expriment ouvertement leurs doutes face aux vaccins. Le 1er juillet 2021, l’infectiologue Leila Belkhir, disait en interview sur La Première : "On a vécu notamment à Saint-Luc des contaminations au sein de l’hôpital, où la porte d’entrée était une personne qui refuse de se faire vacciner et qui était positive avec quelques symptômes". 10Sauf que ces personnes sont souvent des références dans leur famille et leur entourage. Une participante à un de nos ateliers en EP disait ne pas vouloir se faire vacciner car sa maman, infirmière, refusait de le faire. Cela rejoint les théories du sociologue Paul Lazarsfeld, très populaires aux Etats-Unis, qui tendaient à démontrer combien les médias avaient beaucoup moins d’influence sur les intentions de vote que le cercle de proches qui pousse le citoyen à changer d’avis, surtout les leaders d’opinion de ces groupes11. Le corps médical a donc certainement une influence considérable dans la décision de se faire vacciner ou non car, dans le domaine médical, ils sont la référence pour beaucoup de citoyens. Une étude de l’UNamur a souligné encore récemment le rôle primordial du médecin dans le choix de la vaccination.12 Dominique Henrion, directeur médical du centre de vaccination Namur Expo et co-auteur de l'étude expliquait sur RTL que "plus les gens [étaient] hésitants initialement par rapport à la vaccination, plus ils [allaient] se tourner vers leur médecin généraliste pour avoir de l'information"13. L‘expert précisait par ailleurs que, "dans ce groupe, les réseaux sociaux, et c'est assez rassurant, [n’étaient] pas repris comme des influenceurs aussi importants" et  que "le bruit occasionné par les réseaux sociaux [n’était] pas aussi important que le nombre réellement touché". Il semble donc que, bien plus que les médias, les gouvernements ou les réseaux sociaux, ce soit désormais le corps médical qui ait les meilleures cartes en main pour nous permettre d’atteindre l’immunité collective. Une immunité collective actuellement fixée à 70%, mais que deux vaccinologues, Corinne Vandermeulen, directrice du centre de vaccinologie de la KU Leuven, et Pierre Van Damme, épidémiologiste à l’Université d’Anvers, ont récemment contestée. Ce dernier soulignant sur les antennes De Zevende Dag de la VRT14 : "Avec les variants plus contagieux, le taux de reproduction du virus augmente également et automatiquement la couverture vaccinale souhaitée. Ensuite, vous allez vers 85 à 90%. Les vaccins n’ont pas non plus une efficacité à 100%". Cela laisse présager de nouvelles campagnes de vaccination et de nouvelles critiques.

L’ARN Messenger :

Internet et les réseaux sociaux seraient-ils responsables de ces multiples résistances ? Il est vrai que d’un côté, comme le soulignait des participants à nos ateliers en éducation permanente, les réseaux sociaux sont considérés comme des outils citoyens, derniers lieux où ils peuvent s’exprimer et s’informer librement, voire même être entendus. Mais d’un autre côté les réseaux sont aussi pollués par nombre d’extrémistes, heureux de pouvoir y corroder le système en place, de fake news, de marchands d’élixir, de "vulgarisateurs" scientifiques15, ou encore de complotistes comme JJ Crèvecoeur, belge anti-vaccin, anti-masque… qui est monté à plus de 800.000 vues avec une de ses vidéos parlant de "fausse pandémie".

Mais au-delà de ce constat, comme souligné dans notre étude sur les fake news d’avril 202016, nos politiciens ont trop voulu rendre internet responsable unique du désintérêt pour la politique chez les citoyens, c’est là une grave erreur. Il ne s’agit en effet que du résultat d’une désillusion sous-jacente et plus générale qu’on ne veut bien l’imaginer et qui dure depuis bien plus longtemps que le coronavirus. Il semble que le citoyen déçu aille chercher un peu de "réenchantement" du monde sur les réseaux sociaux et les sites complotistes, comme nous l’indiquait Emmanuelle Danblon, Professeur de rhétorique et argumentation à l’ULB.

Désormais que ce soit sur le net, dans une soirée ou au détour d’une conversation dans une file de magasin, nous croisons encore des phrases comme : "Des antivaccins dans le corps médical, c’est dingue, c’est comme s’il y avait des platistes à la NASA ! " mais aussi comme : "On nous manipule ! ", "On nous prend pour des cobayes ! ", "Tout ça va beaucoup trop vite ! ".

Le terreau semble décidément avoir été riche pour que croissent les germes de la confusion et s’il faut atteindre les 90% de vaccinés, le débat est loin d’être clos.


1 Et encore, si on part de la chute du gouvernement Michel I, le 9 décembre 2018, on peut compter 662 jours sans gouvernement majoritaire et de plein exercice.

2 Dans une interview que nous avons effectuée pour RTL le 15 octobre 2020 pour l’émission "Tout s’explique : les théories du complot", diffusée le 26 novembre 2020.

3 Ajoutons que les personnes qui partagent le plus les théories du complot et les fake news sont par ailleurs les plus âgés d’entre nous sur le web.

4 Notre association d’éducation permanente travaille à développer les capacités de citoyenneté active et la pratique de la vie associative des adultes défavorisés.

5 P. BROTCORNE, I. MARÏEN, "Quatre Belges sur dix à risque d’exclusion numérique, Les inégalités numériques renforcent les inégalités sociales", Fondation Roi Baudouin, 28 août 2020, [En ligne :] https://www.kbs-frb.be/fr/Newsroom/Press-releases/2020/20200828NDBarDigIncl, consulté le 12 novembre 2020.

6 32% ont de faibles compétences numériques et 8% sont des non-utilisateurs d'internet taxés d’illectronisme. Ibid.

7 Centre Interdisciplinaire de Recherche Travail, État et Société, UCLouvain.

8 LA REDACTION DE LA RTBF, "Baromètre de l'inclusion numérique : 40% des Belges ont des compétences numériques faibles", RTBF, 28 août 2020, [En ligne :] https://www.rtbf.be/info/economie/detail_barometre-de-l-inclusion-numerique-40-des-belges-ont-des-competences-numeriques-faibles?id=10570844, consulté le 14 novembre 2020.

9 Plus les personnes en risque de comorbidité.

10 X.L., "Coronavirus: vers la vaccination obligatoire pour le personnel soignant? "Il faut y réfléchir" estime Leila Belkhir", RTBF, 1 juillet 2021, [En ligne :] https://www.rtbf.be/info/societe/detail_coronavirus-vers-la-vaccination-obligatoire-pour-le-personnel-soignant-il-faut-y-reflechir-estime-leila-belkhir?id=10795825, consulté le 15 juillet 2021.

11 Ces théories avaient amené Barak Obama à cibler un maximum de leaders d’opinion via les réseaux sociaux lors de son premier succès à la présidentielle américaine.

12 L. DARDENNE, "Nous sommes tous des influenceurs. Si on est convaincu de la vaccination, il ne faut pas hésiter à aller au charbon chacun de son côté", La Libre Belgique, 13 juillet 2021, [En ligne :] https://www.lalibre.be/planete/sante/2021/07/13/nous-sommes-tous-des-influenceurs-si-on-est-convaincu-de-la-vaccination-il-ne-faut-pas-hesiter-a-aller-au-charbon-chacun-de-son-cote-OOZJ32RQQNGCHGRTCEBM4TXVR4/, consulté le 14 juillet 2021.

13 C.CLEMENT, "Pourquoi certains Belges hésitent encore à se faire vacciner? Une étude namuroise révèle le rôle crucial du médecin généraliste", RTL, 13 juillet 2021, [En ligne :] https://www.rtl.be/info/belgique/societe/pourquoi-certains-belges-hesitent-encore-a-se-faire-vacciner-une-etude-namuroise-revele-le-role-crucial-du-medecin-generaliste-video--1312851.aspx, consulté le 14 juillet 2021.

14 BELGA, "Coronavirus : le taux de vaccination devrait atteindre les 90% en Belgique, estiment des vaccinologues", RTBF, 30 mai 2021, [En ligne :] https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_coronavirus-le-taux-de-vaccination-devrait-atteindre-les-90-en-belgique-estiment-des-vaccinologues?id=10772340, consulté le 15 juillet 2021.

15 Comme Le Pharmachien, Trevor Bedford ou Samantha Yammine.

16 P.COURTEILLE, "Fakeland, un nouvel et obscur continent", une étude "Médias et Actions Citoyennes" du CPCP, Avril 2020, [En ligne :] https://www.cpcp.be/publications/fakeland/