.
Accueil » Actualités » La vaccination, pour vivre comme avant ?

La vaccination, pour vivre comme avant ?

Se vacciner ou pas. Quelques réflexions...

Publié le


Par Roxane Lejeune, Chargée de recherche.

Depuis son développement et sa mise en marche, la vaccination nous fait miroiter un avenir sans covid-19, où chacun·e pourrait retourner au cinéma, suivre des cours en amphithéâtre, danser aux festivals d’été et repartir en vacances aux quatre coins du monde.  Cependant, l’apparition du coronavirus était prévisible tant l’impact de nos sociétés globalisées et modèles économiques favorisent de telles situations. D’ailleurs, les scientifiques et chercheur·euse·s sont clair·e·s : l’humanité connaitra de plus en plus d’épidémies si nous ne faisons rien. Dès lors, le vaccin n’apparait-il pas comme un voile, une solution miracle pour reprendre nos activités économiques et sociales, pour continuer « comme avant », sans penser à après et sans remettre en question notre modèle économique et social ?

La vaccination pour sortir de cette crise sanitaire

Depuis mars 2020, et le premier confinement généralisé annoncé, à l’époque, par Sophie Wilmès, nous avons appris à vivre avec masques, distanciations et bulles sociales. Nous avons redécouvert notre chez-nous, à force de télétravail, scolarité à domicile et skypero, délaissant les cafés, les restaurants, les concerts, les cinémas ou les écoles. Au regard des chiffres et des courbes, nous avons pendant un an et demi été confrontés aux déconfinements et re-confinements. La plupart des citoyen·ne·s ont probablement été excédé·e·s par des mesures changeantes et parfois jugées restrictives. Certains organisent alors de grands rassemblements, comme celui des jeunes au bois de la Cambre1 et d’autres ont plus de difficultés à suivre les règles sanitaires en vigueur2. Du côté des économistes, le message est clair : il est impératif de sortir de cette crise sanitaire et reprendre les activités au risque d’une récession économique3.

Pays presque à l’arrêt économiquement et citoyen·ne·s confiné·e·s, pour retrouver ses libertés et reprendre les activités économiques et sociales, la solution était toute trouvée : afin d’atteindre la sacro-sainte immunité collective, il nous fallait un vaccin salvateur.

Pas de doute, pour éradiquer une maladie (ou en tout cas, réduire sa propagation), la vaccination reste une avancée scientifique incroyable. C’est ainsi que la Polio, la coqueluche, la rougeole ou encore la rubéole ont quasiment disparu4. Si la vaccination contre la covid-19 est de plus en plus effective aujourd’hui dans notre pays, elle semble toutefois être brandie comme notre échappatoire permettant de retrouver une « vie normale », notre « vie d’avant ». D’ailleurs sur le site de JeMeVaccine.be, on peut y lire : « Me vacciner, pourquoi ? Pour serrer qui je veux dans mes bras, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, voyager librement, retrouver les salles de concert, les salles de cinéma, le folklore, les cafés, les restaurants, les amis en vrai. Cela semble loin aujourd’hui, mais on s'en rapproche. Avec le vaccin, c’est pour bientôt »5.

Mais devrions-nous réellement retrouver une « vie normale » ? Au lieu de passer à autre chose et reprendre nos activités comme si de rien n’était grâce à la vaccination, ne devrions-nous pas plutôt saisir l’occasion de réfléchir quant à notre modèle de société et notre futur ?

Covid-19, une maladie qui en dit long sur notre mode de vie

Depuis quelques années, nombre de chercheur·euse·s alertaient les autorités de l’apparition de nouveaux virus capables de provoquer une épidémie mondiale. Déjà en 2018, l’OMS ajoutait la « maladie X » dans la liste des maladies pouvant potentiellement provoquer un danger international, invitant alors les États à prévenir et anticiper ces épidémies au lieu d’y faire face après leurs apparitions et développements6. Si aujourd’hui, les chercheur·euse·s ne savent pas exactement d’où provient la covid-19, ils·elles ont toutefois mis en évidence que le virus appartient au groupe des « zoonoses », soit un groupe de maladies liant espèces sauvages, animaux domestiques et humains7. Depuis un demi-siècle, ce type de maladie provoque de plus en plus d’épidémies : VIH, Ebola, Zika, le SRAS ou encore les grippes H1N1 et H5N1.

Certain·e·s citoyen·ne·s et personnalités publiques expliquent l’apparition du coronavirus et de l’épidémie comme un accident malheureux ou une fatalité, qui, au même titre que la grippe espagnole ou la peste au Moyen-Âge, façonne notre Histoire. Cependant, la fréquence plus élevée des épidémies à notre époque semble plutôt être liée à nos modèles de société et nos modes de vie8.

En effet, dans un premier temps, il semble que l’apparition de maladies de type zoonoses tend à être corrélée avec la domestication animale : au plus on domestique des espèces, telles que les vaches, les poulets ou les cochons, au plus un virus animal risque de muter et d’être transmis aux humains.

Par ailleurs, les animaux sauvages, comme les chauves-souris, portent des virus potentiellement dangereux. Or, ceux-ci tendent à être de plus en plus en contact avec les êtres humains, tant on empiète de plus en plus sur leurs habitats naturels, principalement la forêt, pour y construire habitations, élevages intensifs et exploitations agricoles. Dès lors, si l’on compresse les espèces entre elles, l’apparition de maladies augmente. Cela favorise la transmission de pathogènes entre les différentes espèces (y compris nous) au travers d’animaux relais (comme les rats, les moustiques et les espèces domestiquées). Or, notre modèle de société productiviste basé sur l’exploitation de milieux sauvages et naturels, favorise la mise en contact d’espèces qui, d’ordinaire, sans interventions humaines, ne se seraient jamais rencontrées. Celui-ci implique donc davantage de risques d’apparitions et de transmissions de virus et pathogènes pouvant être dangereux pour les êtres humains. Par exemple, en Indonésie, vivent des chauves-souris dont certaines sont porteuses du virus Nipah. Or, leur forêt naturelle est de plus en plus défrichée pour y installer des exploitations animales, comme celles de porcs. Ces chauves-souris se nourrissent le plus souvent de fruits, fruits qui sont ensuite mangés par les porcs. Ces derniers sont alors contaminés et peuvent infecter à leur tour les éleveur·euse·s. Sans ce modèle productiviste, le contact entre les cochons et les chauves-souris n’aurait jamais eu lieu, d’autant plus que l’Indonésie est un pays majoritairement musulman : ces porcs sont destinés à l’exportation.

Dans un deuxième temps, la mondialisation et la globalisation facilitent les échanges internationaux et donc les contacts, potentiellement vecteurs de contaminations. La vitesse de propagation du coronavirus a été spectaculaire. Apparu en Chine dans le courant du mois de décembre 2019, il est arrivé en Europe quelques mois après, vers février. Comme l’évoque le Professeur Thomas Michiels, biologiste et spécialiste de la transmission des virus à l’Institut de Duve, « la circulation des individus aggrave la pandémie ». Or aujourd’hui, les individus se déplacent à une rapidité et dans un volume incomparable. Si auparavant, la propagation des épidémies était beaucoup plus lente9, aujourd’hui les maladies peuvent se propager plus vite et plus loin, et peuvent toucher plus de monde.

Un futur fait de pandémies

Ainsi, notre modèle de productivité, exploitant les milieux naturels et sauvages au profit d’une économie mondiale et globalisée, favorise l’apparition de maladies, telles que la Covid-19. Dès lors, les scientifiques sont clair·e·s : si nous ne faisons rien, les épidémies se feront de plus en plus fréquentes. Aujourd’hui, on estime que 460.000 espèces de virus, pour la majorité encore inconnues, sont hébergées par les 5.400 espèces de mammifères terrestres. Si la plupart ne traverseront pas la barrière des espèces, certaines pourraient néanmoins causer des épidémies larges et potentiellement plus dangereuses et mortelles que la Covid-19. La plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) tire ainsi la sonnette d’alarme : « Des pandémies futures vont apparaître plus souvent, se propageront plus rapidement, causeront plus de dommages à l'économie mondiale et tueront plus de personnes que la Covid-19 si rien n'est fait »10.

Par ailleurs, l’activité humaine, via le réchauffement climatique, implique d’autres risques sanitaires. En effet, depuis quelques années, les scientifiques alertent, suite à l’augmentation de la température globale, quant au risque de libération de virus et bactéries préhistoriques gelées dans le permafrost. Par exemple, en 2016, dans le nord de la Sibérie, des rennes ont été découverts morts, plusieurs personnes sont tombées malades et un petit garçon est décédé. Derrière tout ça, la maladie du charbon, ou l’anthrax, dont les bactéries responsables, contenus dans les carcasses de rennes gelés, ont été libérées par le dégel du permafrost, infectant dès lors d’autres rennes vivant aux alentours ainsi que des humains. De là, des chercheur·euse·s ont également trouvé d’autres virus gelés, âgés de milliers d’années, et parfois totalement inconnus et donc pour lesquels aucun remède n’a été développé.11

Mieux vaut prévenir que guérir

La vaccination, qu’on soit pour ou contre, est discutée dans l’arène publique comme une solution miracle à la crise sanitaire qui nous occupe depuis mars 2020. Si avant tout elle permet d’enrailler le virus, d’éviter des cas graves et une surmortalité, elle répond également à d’autres enjeux. Grâce à elle, nous pourrons reprendre notre « vie normale », continuer notre vie « comme avant ». Parce que n’a-t-on pas toujours fait comme cela ? Une maladie apparait, branle-bas de combat : les chercheur·euse·s sont envoyé·e·s sur le front pour développer au plus vite un vaccin salvateur, pendant que le personnel soignant soigne les patient·e·s et les politiques tentent de contenir la population à l’aide de mesures sanitaires.

Quelques vaccins fonctionnent et montrent des résultats : il est alors temps de débloquer des fonds pour acquérir des stocks importants, et développer des campagnes de vaccination avec communications rodées où Kid Noize, Kody, Jacques Mercier et autres personnalités publiques viendront témoigner des biens-faits du procédé.12 On organise, achète et reçoit les livraisons de ces fameux vaccins. Et c’est parti, on vaccine à la chaine, on tente de convaincre les irréductibles, car nous n’avons plus qu’un seul objectif : le pourcentage magique, celui de l’immunité collective. Nous calculons des taux, des courbes, des chiffres : quelle tranche d’âge est la plus hésitante, combien de Bruxellois·e·s sont vacciné·e·s, quels pays est le plus efficace ? On évoque la vaccination obligatoire pour les soignants, on pousse la population, adolescents compris, à se faire vacciner, car ce qui compte c’est la reprise totale de nos libertés et surtout de l’économie. On veut pouvoir repartir en vacances, aller au restaurant et reprendre notre vie comme si de rien n’était. Les économistes et politiques quant à eux, semblent vouloir, dans leur grande majorité, qu’on reprenne nos activités, pour booster notre chère croissance, business as usual.

Ainsi, si la vaccination permet une mortalité moindre, le risque est de la voir comme un voile cachant tous les enjeux environnementaux et sociaux autour de la Covid-19 et des épidémies à venir. Si nous reprenons nos modes de vie et nos activités comme avant, sans questionner le monde et notre modèle de société globalisé (parce que ce qui compte c’est l’économie et la croissance), nous risquons de vivre de nouvelles crises sanitaires, écologiques et sociales. Si nous ne tentons pas de prévenir les maladies, d’anticiper structurellement les prochains virus, potentiellement plus dangereux encore, car nous avons la Science, la médecine moderne, la vaccination pour nous sortir de ces impasses, le monde de demain risque fort d’être un monde où les inégalités sont reines, où les conséquences du réchauffement climatique seront de plus en plus fortes et où nos enfants connaîtrons plus de périodes de confinements que de « retour à la vie normale ».


1 RTL INFO, « Le rassemblement de jeudi au Bois de la Cambre a dégénéré en affrontement entre la police et les fêtards: 34 blessés, 22 arrestations », RTL, 01 avril 2021, [en ligne :] https://www.rtl.be/info/regions/bruxelles/des-milliers-de-jeunes-rassembles-au-bois-de-la-cambre-la-police-intervient-1290355.aspx, consulté le 02 août 2021.

2 BELGA, « Infractions aux règles Covid : près de 148.000 dossiers ont été ouverts pour non respect des règles depuis mars », RTBF, 24 décembres 2020, [en ligne :] https://www.rtbf.be/info/societe/detail_infraction-aux-regles-covid-pres-de-148-000-dossiers-ont-ete-ouverts-pour-non-respect-des-regles-depuis-mars?id=10660809, consulté le 02 août 2021.

3 BELGA, « Coronavirus - La zone euro craint une récession avec la deuxième vague », RTL, 03 novembre 2021, [en ligne :] https://www.rtl.be/info/belgique/economie/coronavirus-la-zone-euro-craint-une-recession-avec-la-deuxieme-vague-1256330.aspx, consulté le 02 août 2021.

4 A. Demesse, « Les vaccins peuvent-ils réellement éradiquer des maladies ? », La Libre, 24 juillet 2020, [en ligne :] https://www.lalibre.be/planete/sante/2020/07/24/les-vaccins-peuvent-ils-reellement-eradiquer-des-maladies-Y2N5MS546NDVFDWYIBJHX46KPA/, consulté le 02 août 2021.

5 AVIQ, « Je me vaccine », [en ligne :] https://www.jemevaccine.be/, consulté le 02 août 2021.

6 Rédaction, « Le coronavirus est-il la fameuse "maladie X", classée par l'OMS comme "danger international" ? », La Libre, 25 février 2020, [en ligne :] https://www.lalibre.be/planete/sante/2020/02/25/le-coronavirus-est-il-la-fameuse-maladie-x-classee-par-loms-comme-danger-international-5SRGIHKURZBSLCCCLMIY575MGU/, consulté le 02 août 2021.

7 Un collectif d'écologues, « La prochaine pandémie est prévisible, rompons avec le déni de la crise écologique », Libération, 08 avril 2020, [en ligne :] https://www.liberation.fr/debats/2020/04/08/la-prochaine-pandemie-est-previsible-rompons-avec-le-deni-de-la-crise-ecologique_1784471/, consulté le 03 août 2021.

8 M. Bettinelli, « Pourquoi nos modes de vie sont à l’origine des pandémies », Le Monde, 19 avril 2020, [en ligne :] https://www.lemonde.fr/planete/video/2020/04/19/pourquoi-nos-modes-de-vie-sont-a-l-origine-des-pandemies_6037078_3244.html, consulté le 03 août 2021.

9 A. Didier, « Coronavirus : "La mondialisation aggrave la pandémie" répondent des scientifiques au président du MR », RTBF, 01 avril 2020, [en ligne :] https://www.rtbf.be/info/dossier/epidemie-de-coronavirus/detail_coronavirus-la-mondialisation-aggrave-la-pandemie-repondent-des-scientifiques-au-president-du-mr?id=10470809, consulté le 03 août 2021.

10 IPBES, « Workshop Report on Biodiversity and Pandemics », 2020, [en ligne:] https://ipbes.net/sites/default/files/2020-12/IPBES%20Workshop%20on%20Biodiversity%20and%20Pandemics%20Report_0.pdf, consulté le 03 août 2021, cité par : C. Deluzarche, « Pourquoi l'ère des pandémies ne fait-elle que commencer ? », Futura Science, 16 janvier 2021, [en ligne :] https://www.futura-sciences.com/sante/actualites/pandemie-ere-pandemies-ne-fait-elle-commencer-80160/, consulté le 03 août 2021.

11 D. Walther et E. Bellanger, « Pourquoi la fonte du permafrost est une menace pour l’humanité », Le Monde, 05 juin 2018, https://www.lemonde.fr/climat/video/2018/06/05/pourquoi-la-fonte-du-permafrost-est-une-menace-pour-l-humanite_5309981_1652612.html, consulté le 03 août 2021.

12 AVIQ, « Je me vaccine », [en ligne :] https://www.jemevaccine.be/, consulté le 02 août 2021.