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Des poulets nourris à la farine de cochon et des cochons nourris à la farine de poulet

Une innovation écologique à l’européenne


Même si cela pourrait faire penser au scénario d’un mauvais film de science-fiction, il n’en est rien. Le retour des farines animales dans l’élevage, c’est bien ce que l’Europe s’apprête à voter à l’automne prochain.1 Rappelons que c’est par l’introduction de farines animales dans l’alimentation des ruminants qu’est apparu le scandale de la vache folle dans les années 1980.

Vous vous demandez alors ce qui a bien pu passer par la tête des dirigeants européens pour remettre un tel projet sur la table. La réponse est surprenante car c’est sous couvert d’un objectif de durabilité que cette idée est en passe d’être votée. En effet, dans le cadre du Green Deal, l’Europe souhaite réduire sa dépendance au soja OGM importé du Brésil et des États-Unis.2 Cet objectif est tout à fait louable, c’est plutôt l’une des solutions qui pose question.

Actuellement, l’Europe importe 33 millions de tonnes de soja pour nourrir le bétail européen.3 Le soja possède une qualité indéniable : son haut taux de protéines qui permet un engraissage rapide. Là où le bât blesse c’est que ce soja parcourt des milliers de kilomètres avant d’arriver dans les mangeoires de nos bestiaux. De plus, il est cultivé dans des conditions qui ne respectent pas les standards européens ; il est en majorité OGM et est cultivé sur des terres volées à la forêt amazonienne. Enfin, au regard des importantes fluctuations de son prix sur les marchés mondiaux, la dépendance de nos éleveurs au soja importé a de lourdes conséquences sur la rentabilité de leurs activités. Bref, à part sa teneur en protéines, le soja brésilien n’a pas grand-chose pour lui !

La question qui vient alors à l’esprit de toute personne censée c’est : « pourquoi l’Europe ne produit-elle pas son propre soja ? ». Il semble que cela supprimerait tous les inconvénients du soja importé en ne gardant que l’intérêt protéique de la plante. Cependant, tout n’est pas si simple ! Comme le souligne le porte-parole de Greenpeace Europe, pour compenser l’arrêt des importations du soja, il faudrait libérer 15 millions d’hectares, soit une surface plus grande que l’Autriche, la Belgique et la Slovénie réunies4. De plus, actuellement, l’Europe est coincée en termes de quotas à cause d’un accord qui date des années 1960. À cette époque, des accords commerciaux internationaux avaient été signés afin de plafonner les surfaces de cultures de soja en Europe pour favoriser la culture de céréales.5

Revenons maintenant à ces farines animales — renommées protéines animales transformées (PAT) — censées résoudre en partie le problème de dépendance protéique de l’Europe. Notons qu’afin d’éviter tout risque de cannibalisme, il a été prévu que ces PAT ne soient pas servies aux animaux de la même espèce que celle ayant été réduite en farine. De plus, elles ne seront servies qu’aux volailles et aux cochons et non aux bovins. Rappelons que c’est l’introduction de farines animales dans les régimes alimentaires des ruminants (donc herbivores) qui avait causé l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) dans les années 1980. Ce projet de réintroduction est en fait sur la table depuis 2008 et c’est bien un intérêt économique qui a poussé à creuser à nouveau cette voie ; et ce en dépit des risques avérés de jouer à l’apprenti sorcier avec les régimes alimentaires de notre bétail. La fluctuation du prix du soja en est la cause première.6

On le voit, la réintroduction des farines animales pose légitimement question. Aussi, convient-il de s’assurer qu’il existe des garde-fou aux nouvelles pratiques de l’industrie agroalimentaire. Des contrôles sont-ils prévus pour s’assurer que ces farines soient bien exclusivement réservées au bétail omnivore ? Par ailleurs, la réintroduction des PAT pour l’alimentation des volailles et cochons n’est-elle pas une première étape d’une stratégie beaucoup plus ambitieuse visant à réintroduire les farines animales dans le régime des ruminants ?

Si les farines animales peuvent être une piste intéressante pour limiter notre dépendance au soja importé, force est cependant de constater que d’autres solutions existent par ailleurs. À commencer par la réduction de notre consommation de viande. Dès lors que nos terres ne sont pas suffisantes pour alimenter le bétail qui nous nourrit, dès lors que les nutritionnistes recommandent de ne pas consommer plus de 100 à 120 grammes de viande par jour (et idéalement pas tous les jours), pourquoi ne pas commencer, chacun à notre niveau, par réduire notre consommation quotidienne au profit d’une viande de meilleure qualité (et surtout moins transformée), plus locale et plus durable ! Mangeons moins, mais mieux, ce sera non seulement bon pour la planète, mais ce sera aussi bon pour notre santé !7


1 Herminaire J.-C., « Porcs, poulets :  le retour des farines animales », L’Avenir, 21 avril 2021, p.2-3.
2 Herminaire J.-C., op. cit.
3 Petit G., « L'Europe peut-elle réduire sa dépendance au soja brésilien pour sauver l'Amazonie des feux ? », Euronews, 20 septembre 2019, [En ligne :] https://fr.euronews.com/2019/09/20/l-europe-peut-elle-reduire-sa-dependance-au-soja-bresilien-pour-sauver-l-amazonie-des-feux, consulté le 29 avril 2021.
4 Contiero Marco cité par Petit G. dans « L'Europe peut-elle réduire sa dépendance au soja brésilien pour sauver l'Amazonie des feux ? », Euronews, 20 septembre 2019, [En ligne :] https://fr.euronews.com/2019/09/20/l-europe-peut-elle-reduire-sa-dependance-au-soja-bresilien-pour-sauver-l-amazonie-des-feux, consulté le 29 avril 2021.
5 Ibid.
6 Herminaire J.-C., op. cit.
7 B. Barataud, « En quelles quantités manger de la viande ? », mgc-prevention.fr, 4 février 2021, [en ligne :] https://www.mgc-prevention.fr/quantites-manger-de-viande/#:~:text=En%20r%C3%A9sum%C3%A9%2C%20il%20serait%20bon,semaine%20(en%20poids%20cuit) , consulté le 5 mai 2021.

Un article de Louise Vanhèse, animatrice EP Consommation durable - vanhese@cpcp.be