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D’une pensée coloniale à une pensée du colonial ?

La question de la restitution des œuvres africaines issues de la colonisation

Analyse n°373 de Aurélie Duvivier - mai 2019 Médias et Actions citoyennes


En 2013, le Musée de Tervuren fermait ses portes pour la première grande rénovation de son histoire. Ce samedi 8 décembre 2018, flambant neuf, il a pu à nouveau accueillir des visiteurs. Comme nous le fait remarquer le magazine Culture Remains 1, au fil des temps, le musée a changé de dénominations : appelé successivement Musée du Congo, Musée du Congo belge puis Musée Royal de l’Afrique centrale, son nom a été dorénavant anglicisé en Africa Museum, l’ancrant ainsi symboliquement dans son époque. Mais ce n’est pas tout : considéré comme "trop colonialiste" 2 par certains, la rénovation a permis une profonde modification de la scénographie plus en adéquation avec la pensée de son siècle.

En effet, en 1898, sous l’impulsion de Léopold II, le musée avait été construit "à la gloire de la mission civilisatrice de la Belgique au Congo" 3, et sa scénographie n’avait pas connu de grande transformation, alors même que le Congo avait accédé à l’indépendance le 30 juin 1960. À l’époque, la réalité exprimée sur l’Afrique centrale relatée dans le musée était réduite à l’évocation d’une histoire coloniale vue à travers le regard des Belges, dans un contexte historique et moral très précis : celui où la théorie évolutionniste organisait la pensée et structurait la société et sa citoyenneté.

Depuis une petite dizaine d’années, les recherches sur le colonialisme se sont cependant multipliées et poursuivent un objectif particulier : porter un regard nouveau et démystifier cette période de l’Histoire. Les diasporas africaines ont progressivement pris de l’ampleur en Belgique et se sont peu à peu mobilisées pour faire entendre leurs voix à propos de la colonisation. Des associations comme Bamko-cran ou encore le Collectif Mémoire coloniale et Lutte contre les Discriminations (CMCLD), regrettent que l’Histoire ne soit écrite que par les Belges, ne prenant ainsi en considération qu’un point de vue purement occidental.

Ainsi, pour être au diapason avec la pensée de son époque, la nouvelle rénovation du musée a eu pour objectif « de passer d’une vision coloniale à une présentation postcoloniale, c’est-à-dire qui décentre la vision de l’européocentrisme vers une vision plus globale, plus humaniste en prenant en compte la vision des Africains eux-mêmes sur cet héritage » 4. Le musée veut "proposer un autre discours narratif tout en conservant et valorisant le patrimoine historique du musée, mais sans s’impliquer politiquement" 5.

Pour les associations citées ci-dessus, tout patrimoine inclut néanmoins une dimension politique puisqu’il est lié à l’identité d’une population. En ce qui concerne le patrimoine issu de la colonisation, cette dimension est d’autant plus fondamentale qu’elle se place dans le contexte de sociétés en processus de construction identitaire.

Ainsi, le musée de Tervuren transformé est encore loin de faire l’unanimité. Son nouveau costume fait toujours polémique : certains membres de la diaspora congolaise estiment que "l’intention était bonne, mais que la promesse de décolonisation est loin d’être tenue".6

Cette polémique autour de la décolonisation du musée de Tervuren s’inscrit en fait dans un débat beaucoup plus large : celui du regard que l’on porte aujourd’hui sur le passé colonial.

Pour les uns, la Belgique n’a pas fait son travail de conscience depuis l’indépendance du Congo : pas d’enseignement critique de l’Histoire, espace public trop figé dans le passé, déni des aspects négatifs de l’impérialisme belge, art colonial pas assez contextualisé, non reconnaissance des souffrances exprimées par les anciens colonisés, discriminations latentes etc. Une carence d’autant plus dommageable que, comme le souligne Déborah Silverman, professeure d’histoire européenne à l’Université de Californie, "dans une société multiculturelle, la reconnaissance d’un passé honteux (comme la violence coloniale) est capitale pour la réconciliation et la possibilité de construire une nouvelle Histoire partagée" 7.

Pour les autres, il faut faire un travail critique d’introspection sur la colonisation, mais on ne peut pas réécrire l’Histoire et tout effacer : ce serait sans fin, puisque toute l’Histoire de l’Humanité a été construite autour de conquêtes. Pour l’historien belge, Guy Van Themsche, il ne faut pas réécrire l’Histoire de manière caricaturale, idéologique, sans prendre en compte toute sa complexité, (points de vue qui divergent sur le colonialisme, rapports politiques et économiques des relations Nord/Sud, limites de la décolonisation de l’espace public, etc.). Le débat n’est pas neuf et n’a pas lieu qu’en Belgique. L’actualité internationale regorge d’articles de presse aux titres évocateurs : "Faut-il interdire la bande dessinée Tintin au Congo ?", "Faut-il déboulonner les statues de Napoléon ?", "Doit-on changer la dénomination des rues portant le nom des grands généraux ?"…

Afin d’illustrer au mieux ce débat sur le regard que l’on porte aujourd’hui sur la colonisation, nous avons fait le choix de traiter d’un sujet spécifique qui permet de montrer la complexité des points de vue : "Faut-il restituer à l’Afrique, les œuvres d’art issues de la colonisation ?". En effet, pour les plus militants, "on ne saurait fonder un quelconque dialogue interculturel sur des pillages précédés par des meurtres coloniaux : pour leur reconnaissance, les biens volés doivent être incontestablement restitués, c’est une question morale et politique" 8. Pour les autres, la restitution est tout simplement impossible si l’on se situe d’un point de vue historique, légal ou économique.

La question de la restitution nous force à nous poser un certain nombre d’interrogations. Au fond, à qui appartient l’art ? Est-il universel ou la propriété du pays où il est né ? Pourquoi les pays demandeurs désirent-ils leur retour ? Pour quelles raisons les pays détenteurs veulent-ils garder des objets supposés "mal acquis" ? Ces questions nous amèneront à nous demander si l’on doit considérer l’objet présent dans les musées ethnographiques comme un objet à vocation scientifique et historique retraçant la réalité d’une époque ? Doit-on le considérer, comme un objet usuel faisant partie de l’identité culturelle d’un peuple, qu’il a donc le droit de réclamer ? Peut-il être considéré comme une œuvre d’art esthétique faisant partie du patrimoine mondial de l’Humanité, censé être protégé mais accessible à l’ensemble de la population ? L’objectif de cette analyse n’est pas de pousser le lecteur à prendre un point de vue ou un autre mais bien à s’interroger sur la complexité du regard que l’on porte aujourd’hui sur le passé colonial en Belgique, comme ailleurs, dans le contexte de globalisation et dans une société multiculturelle.

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1 T. Tanguy, « Le musée royal d’Afrique centrale, en mode décolonisé », Culture Remains, 14 janvier 2019, [en ligne :] http://cultureremains.com/le-musee-royaldafrique-centrale-en-mode-decolonise, consulté le 29 mars 2019.
2 C. Vallet, « Musée de Tervuren : décolonisation impossible ? », Médor, trimestriel belge et coopératif d’enquêtes et de récits, 10 décembre 2018, [en ligne :] https://medor.coop/fr/articles/reportage-musee-tervuren-Congo-MRAC-colonialisme, consulté le 17 mars 2019.
3 Baudouin Ier, Roi des Belges, Discours du 30 juin 1960.
4 G. Pungu, « Tervuren : en finir avec Tintin au Congo », Politique revue belge d’analyse et de débat, 27 août 2014, [en ligne :] https://www.revuepolitique.be/tervuren-en-finir-avec-tintin-au-congo/, consulté le 30 mars 2019.
5 « La décolonisation du musée de Tervuren », RTBF, 7 décembre 2018, [en ligne :] https://www.rtbf.be/lapremiere/article/detail_la-decolonisation-du-musee-detervuren?id=10091955, consulté le 12 avril 2019.
6 T. Tanguy, op. cit.
7 Propos de D. Silverman, cité par C. Vallet, op. cit.
8 M. Bouffioux, « Restitution des trésors coloniaux : la Belgique est à la traîne », Le retour de Lusinga Iwa Ng’ombe : le blog, 26 septembre 2018, [en ligne :] http://www.lusingatabwa.com/2018/09/restitution-des-tresors-coloniaux-labelgique-est-a-la-traine.html, consulté le 17 mars 2019.


Aurélie Duvivier est titulaire d’un master en Sociologie et Anthropologie sociale et culturelle à l’Université Libre de Bruxelles.

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